Projection du documentaire Coroarios, itinéraire d'un marchand gaulois, le 27 juin à Carlus (Tarn). A lire sur le site de la ville
De la fin de la Première guerre mondiale à la veille de la seconde, Paris est la capitale incontestée de la photographie. Une centaine de tirages vintages exposés à l’Hôtel de
Sully, à Paris (Musée du Jeu de Paume), jusqu’au 24 mai 2009,
témoignent que la ville fut le lieu de rassemblement unique des plus grands photographes du monde entier et un audacieux laboratoire de recherche formelle.
Avocat général à la cour d’appel de Paris, Philippe Bilger est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages - Un avocat général s’est échappé (Le Seuil,
2003), Pour l’honneur de la justice (Flammarion, 2006) et J’ai le droit de tout dire (Le Rocher, 2007) - et, avec Justice au
singulier, il tient l’un des blogs les plus consultés, vivifiants et polémiques du moment.
Il est question de ce blog dans Etats d’âme et de droit dont nous vous livrons ici un extrait en exclusivité. Mais pas
seulement. Comme son titre l’indique, ce livre trouve son équilibre dans un dosage subtil entre vie privée et publique.
Confessions, livre d’un moraliste, chronique du temps présent, il peut être ardu de comprendre la voie qu’emprunte Philippe Bilger dans ce livre touffu qui évoque pêle-mêle le président Sarkozy,
sa ministre de tutelle dont visiblement il ne regrette pas le départ, les tartuffes médiatiques (BHL) et autres esprits selon lui brillants (Zemmour, notamment), la littérature (Faulkner, Proust,
Salinger tout autant que les grands classiques de l’antiquité) qui le passionnent depuis l’enfance. Et, surtout, sa famille.
Il est vain d‘y chercher des révélations sur telle ou telle affaire judiciaire qui défraya la chronique. Pourtant Etats d’âme et de droit contient quelques révélations.
Dans ce livre, Philippe Bilger parle pour la première fois son père condamné pour collaborationnisme à la Libération. Cette figure paternelle est ici évoquée avec tendresse. En creux aussi, un
peu comme chez Modiano. Ce père est une ombre qui se promène.
Philippe Bilger, dans cette recherche du temps pas tout à fait perdu, ne cède pas aux sirènes de la facilité. Ça serait mal connaître l’homme, solitaire et rétif à tout engagement (même s’il
soutient les réformes du président). Cette confession intime n’illustre pas cette maladie bien contemporaine qui consiste à étaler au grand jour ses tares les plus secrètes. Elle éclaire l’action
publique du magistrat. Elle l’explique aussi.
Etats d’âme et de droit est un livre passionnant non pas pour ce qu’il révèle sur la justice où la manière dont elle est rendue
dans ce pays. De cela il a été question dans d’autres livres du même auteur. Elle révèle que dans un pays libre un magistrat a le droit de parler de sa pratique sans trahir l’action publique. Il
doit même le faire. C’est un exercice salutaire. Pour lui comme pour tous les justiciables. Ça ne le rend que plus humain. Et l’humanité, n’est-ce pas un tout petit ce qui manque aujourd’hui,
dans les prétoires ?
Olivier Bailly : D’abord parlons de votre écriture et de votre ton, très grand siècle. C’est le livre d’un moraliste.
Philippe Bilger : C’est le style que j’ai toujours. Il résulte d’une culture classique, gréco-latine, et d’un style qui peut-être, même par écrit, ne se dissocie pas réellement de la
structure orale. J’essaye de ne pas écrire familièrement, mais j’ai une certaine tournure de phrase, une certaine manière d’exprimer ma pensée qui rejoint l’oralité que j’exerce surtout sur le
plan judiciaire.
OB : Dans ce livre il est aussi question de Céline, Proust, Faulkner...
PB : Vous faites allusion aux chapitres personnels où je parle du jeune homme et de ses passions littéraires de cette époque. Ces admirations littéraires d’alors n’étaient pas
contradictoires avec la passion de la culture antique. Faulkner, en particulier, je le voyais comme un colosse me permettant de continuer cette passion-là. J’aime beaucoup cette phrase de Proust
qui estimait qu’il y avait, parmi les meilleurs, seulement deux types d’écrivains : les grands frères, ceux qu’on aime non pas malgré mais à cause de leurs défauts (et il citait Balzac). Et
il y a les maîtres comme Dostoievski, des gens qui, tout en étant des écrivains, vous apprennent à vivre. Pour moi Proust a été clairement un écrivain fondamental, un maître absolu et je peux
dire qu’à une certaine époque, lorsque je l’ai lu à fond, ma vision de la vie a changé. Il m’a beaucoup aidé à élaborer un regard plus lucide et pertinent sur la vie et sur les autres.
OB : Ce livre se réfère davantage à la littérature qu’au droit pénal !
PB : C’est évident ! Dans mes autres livres, et en particulier dans Pour l’honneur de la justice, il est évident que je considère - j’aurais plus le développer plus longuement - que le
magistrat, et à plus forte raison le grand magistrat, n’est possible qu’avec une culture générale approfondie et je crois que l’un des drames du judiciaire, aujourd’hui, notamment dans la
formation qu’il offre à Bordeaux, en dépit des réformes excellentes qui sont mises en œuvre, c’est le fait que la culture ne constitue pas l’horizon et le terreau à partir desquels on forme la
jeune magistrature. C’est la culture, paradoxalement, qui permet au magistrat d’échapper à la vision étroite et étriquée de son métier. Je le crois profondément.
OB : Il faut donc lire la Princesse de Clèves ?
PB : Oui, absolument, et tout ce qui est de nature à faciliter le regard, à créer la distance, à favoriser le retrait, le doute, l’incertitude, la réflexion sur le général après qu’on ait
appréhendé le particulier. Ce qu’il y a de dramatique, c’est l’enfermement dans la technique et dans la compétence. Il faut les avoir, mais si l’on est enfermé en elles c’est une catastrophe.
OB : Je parlais de votre écriture et de vos influences parce qu’il me semble que c’est représentatif de la forme comme du fond du livre. Vous usez de phrases longues, parfois compliquées,
qui peuvent rebuter.
PB : J’ai une certaine inaptitude à couper une pensée globale avec des petites phrases. C’est comme si j’avais besoin d’inscrire dans le style une sorte de flux de vie et de pensée. Je
comprends bien que cela peut être difficile à lire, mais j’ai beaucoup de mal de séparer, de couper, quelque chose qui pour moi constitue à chaque fois une solidarité intellectuelle.
OB : Comme le titre l’indique ce livre est une confession
PB : Ça paraît très vaniteux, mais renvoyant à mes ouvrages précédents j’avais donné (et je m’étais donné) l’impression d’aller toujours au plus près, au plus vrai. Même dans le domaine
judiciaire en tous cas. Et puis je me suis rendu compte que, même là, dans mes livres précédents, parfois j’émettais une vérité très légèrement désagréable, mais qui ne me faisait pas réellement
mal. Ici j’ai cherché à être encore plus profond et plus sincère sur le plan judiciaire, en étant dur parfois à mon égard et à l’égard d’autres personnes.
Sur le plan personnel, j’ai cherché, à cause de l’histoire que je raconte, pour la première fois, de tenter d’élucider tout ce qui se passait en moi dans les rapports avec mes frères, ma sœur,
surtout avec mon père. C’est une histoire qui a été permise d’abord grâce à mon frère Pierre qui l’avait évoquée et puis ensuite par un article sur les fratries paru dans Le Monde. Ça a été un
grand effort pour moi. Ça n’est jamais facile de parler réellement de soi.
OB : Il est donc question de votre père jugé et emprisonné pour faits de collaboration. C’est quasiment la première fois que vous l’évoquez
PB : En tous les cas jamais publiquement. J’évoque une ou deux anecdotes dans les couloirs du Palais de justice où je sentais que, vaguement, des gens, de manière bienveillante ou non, en
parlent. Lorsque je rencontre le procureur général Truche et qu’il me propose de m’occuper du dossier Bousquet, là, ça apparaît, mais ça avait une définition judiciaire. Mon frère François à
Strasbourg répondait parfois dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, faisait des droits de réponse sur ce qu’on pouvait dire sur mon père, et puis il y a surtout cet article sur les fratries qui
m’a donné envie d’aller au fond. Il fallait maintenant que je parle de ça, que je sorte d’une forme de schizophrénie.
Un si beau voyage est une oeuvre pudique, sans pathos. Sans une parole de trop. Et même, sur la fin de ce long film (2h17), sans parole du tout.
Farid Chopel parlait pourtant. Il parlait le corps. Un langage universel. Ici, avec ce corps polyglotte, il joue Momo. Momo parle. Peu. Jamais pour ne rien dire. Voici le synopsis d’Un si beau
voyage : « Mohamed, ouvrier à la retraite, vit dans un foyer en banlieue parisienne.
Il se trouve contraint de quitter sa chambre et décide de rentrer en Tunisie, son pays d’origine qu’il n’a plus revu depuis de longues années ».
Histoire épurée. La vie de Momo s’écoule simplement. La caméra filme avec chaleur son quotidien. Son seul plaisir : dessiner sur les berges de la Seine et une fois par
mois s’offrir un bon dîner dans une brasserie où il a ses habitudes depuis 17 ans. Sa vie sociale est limitée. Karim et Mansour, qui vivent aussi au foyer, sont ses deux seuls copains. Pour eux,
il est comme un père.
Aussi ne comprennent-ils pas pourquoi soudain Momo éprouve le besoin de retourner au pays. On passe sur les détails qui jalonnent le film, autant de repères qui nous aident à comprendre le
personnage. On sait qu’il a eu une amie. On ne comprend pas tout de suite pourquoi, alors que des liens très forts les unissent encore, ils se sont séparés.
On sait que Momo, en Tunisie, a un frère. On comprend, lors d’une algarade, ce qui les opposent. On pense à Caïn et Abel. Le propriétaire et le nomade. Et puis bien sûr on apprend pourquoi, au
fond, Farid retourne au pays. En vérité, il gagne le désert.
Si Momo est venu de Tunisie pour « gagner sa vie », selon l’expression consacrée, s’il est devenu un émigré arraché à son pays natal, on sent que même sans cela il est « à
part ». Ceux qui ont vu Le Pressentiment, magnifique film de Jean-Pierre Daroussin (d’après un livre d’Emmanuel Bove), établiront probablement un
parallèle avec le personnage principal qui rompt toute amarre avec son milieu d’origine. Le personnage est de la même eau. Incompréhensible pour son entourage. Il regarde loin vers une ligne
d’horizon intérieure. Impénétrable.
Momo est un homme distingué, élégant. Il peut paraître distant. On aperçoit parfois dans la rue un de ces chibanis qui gardent la tête haute. Modestement mais impeccablement habillés. Le regard
lointain.
Il m’arrivait de le croiser, Farid Chopel. Nous habitions le même quartier. On apercevait sa longue silhouette se détacher de la grisaille. Il était accompagné de son chien.
J’avais vu son dernier spectacle. Au théâtre de la Gaité Montparnasse c’est sa vie qu’il avait choisi de raconter. Il était drôle et touchant. Je me souviens de l’affiche où il tenait une grande
girafe dans ses bras. Et puis certains passages sont restés gravés, surtout ceux où il danse, gesticule, se contorsionne, rit avec son grand corps alors pas du tout malade.
Farid Chopel dans Un si beau voyage a trouvé un rôle à sa mesure et il faut louer le réalisateur Khaled Ghorbal de l’avoir choisi. Ils ont travaillé pendant un an avant le
tournage. Farid, explique le réalisateur, « partageait avec les autres, mais il aimait aussi être seul. Aussi, à mesure de l’avancement du tournage, particulièrement dans la deuxième partie,
en Tunisie, il s’isolait de plus en plus comme s’il fusionnait avec le personnage, Momo, qui s’isolait de plus en plus de la vie. Puis dans son lit d’hôpital, Farid me disait que Momo ne l’avait
pas encore quitté. Farid est mort peu de temps après le tournage ».
Je suis allé voir ce film parce que Farid Chopel qui avait traversé la tourmente, tourmente qu’il raconte dans son livre, était un type bien.
Probablement pas facile à vivre, mais quelqu’un de généreux. J’avais envie de partager son souvenir avec les lecteurs d’Agoravox. Et leur dire aussi qu’Un si beau voyage, qui n’a pas bénéficié de
promotion et qui joue dans peu de salles après une quinzaine de jours d’exploitation, doit continuer à vivre car, même s’il n’est pas parfait - il manque de rythme, parfois - est une histoire
singulière qui fait la part belle à l’humain et à l’alterité.
Brigitte Porel, la compagne de Farid Chopel, parle d’un film « réaliste et sévère, abrupt et beau ».
En cherchant des vidéos pour cet article j’ai découvert Le Banquet où dans une scène (à environ 4 minutes 40) il donne la réplique à mon ami Patrice Minet, autre homme et artiste rare. Ce passage m’a bien sûr ému.
Oui, je suis allé voir Un si beau voyage parce que Farid Chopel était un type bien. Mais surtout un grand artiste trop souvent cantonné à son role de pitre. Je suis allé le
voir pour lui rendre hommage et non pas pour assister à la décrépitude d’unhomme atteint de cette saloperie de maladie qu’est le cancer. Les voyeurs en sont pour leurs frais.
Farid Chopel, égal à lui-même - et se surpassant même - digne, méconnaissable avec sa chevelure et sa moustache, est tout simplement stupéfiant dans ce rôle d’exilé. Il atteint-là une espèce de
plénitude.
Sa majesté des mouches, chef d’œuvre cinématographique sans concession du metteur en
scène Peter Brook, ressort en dvd dans une version magnifiquement restaurée par la maison Carlotta.
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