Vendredi 24 juin 2011 5 24 /06 /Juin /2011 12:20

Coroarios.jpg Projection du documentaire Coroarios, itinéraire d'un marchand gaulois, le 27 juin à Carlus (Tarn). A lire sur le site de la ville

Par olivier bailly
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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 22:49
De la fin de la Première guerre mondiale à la veille de la seconde, Paris est la capitale incontestée de la photographie. Une centaine de tirages vintages exposés à l’Hôtel de Sully, à Paris (Musée du Jeu de Paume), jusqu’au 24 mai 2009, témoignent que la ville fut le lieu de rassemblement unique des plus grands photographes du monde entier et un audacieux laboratoire de recherche formelle.

L’affiche de Paris capitale photographique 1920-1940 en dit plus que son titre, qui flirte sur une ambiguïté. Il ne s’agit pas de montrer ici des vues de Paris prises entre 1920 et 1940. Il y en a, certes, mais ce n’est pas l’unique objet de cette exposition. Paris est bien plutôt comprise comme étant un creuset et un carrefour artistique. La photo qui orne l’affiche, une oeuvre de Laure Albin Guillot intitulée Narcisse nous dédaigne, indique que la photographie en ces années n’était pas un miroir destiné à flatter nos ego, mais une fenêtre ouverte sur le monde et sur l’imaginaire.

« Le Paris des années folles, explique les organisateurs du jeu de Paume, ville de modernité propice à toutes les avant-gardes, est un lieu d’accueil et de rencontres où des Français (Jacques-André Boiffard, Laure Albin Guillot, Maurice Tabard, Emmanuel Sougez…) peuvent côtoyer des photographes venus d’Allemagne (Marianne Breslauer, Annelise Kretschmer, Germaine Krull, Erwin Blumenfeld, Gisèle Freund, Wols), de Hongrie (Brassaï, André Kertész, François Kollar, Ergy Landau, André Steiner), de Russie (George Hoyningen-Huene, Albert Rudomine), de Belgique (Raoul Ubac) ou encore des États-Unis (Man Ray, Berenice Abbott)…

Grâce à cet extraordinaire brassage culturel, Paris devient véritablement la "capitale photographique" des années 1920-1940, où naît, au contact des avant-gardes artistiques et grâce aux recherches expérimentales, une "nouvelle vision photographique" ».

Cette exposition exceptionnelle - exceptionnelle parce que diverse et parce qu’elle nous donne un voir un pan entier du patrimoine photographique - montre une centaine de vintages appartenant au collectionneur, historien de la photographie, commissaire d’exposition, éditeur et marchand, Christian Bouqueret.

Celui-ci a commencé à réunir un imposant corpus photographique dès la fin des années 70 non pas dans le but d’accumuler, mais de constituer un ensemble cohérent, à la fois organisé et organique. Organique parce qu’organisé. Et raisonné. Son fil conducteur : « Je ne cherche pas les images séduisantes au premier regard, je crois que la beauté se dévoile et que le mystère participe à la beauté ».

Pour Christian Bouqueret, il est « nécessaire de présenter les photographies dans leur contexte de diffusion et de réception. Un grand nombre de ces photos ont été réalisées en vue d’une publication : le contexte de création leur est donc intimement lié ».

L’exposition met en valeur les revues qui aidèrent à ancrer l’image photographique dans l’imaginaire collectif : Jazz, l’Art vivant (qui demande dans un numéro de 1939 si La photogaphie est-elle un art ?), Vu ou Minotaure qui dans n°6 (1935) présente pour la première fois les fameuses photos des poupées de Hans Bellmer et dans le n°5 le texte fondateur d’André Breton, « La beauté sera convulsive ».

Certains des photographes présentés ici sont méconnus du grand public quand, au contraire, les noms de Brassaï, André Kertész, Berenice Abbott qui redécouvrit Eugène Atget, Hans Bellmer, Erwin Blumenfeld ou Man Ray sont restés célèbres.

L’idée n’est donc pas de dresser un inventaire de la modernité chic et mondaine. Si Jacques-André Boiffard, Laure Albin Guillot, Annelise Kretschmer, Ergy Landau, Albert Rudomine sont oubliés du grand public, ils n’en ont pas moins, autant que leurs contemporains plus illustres, participés à la même et unique aventure artistique et témoignent que Paris fut pendant deux décennies un lieu de création foisonnant unique. 

Certaines des images exposées ici sont des icônes : les fameuses poupées de Bellmer, les portraits de Malraux et de Cocteau par Germaine Krull, Le repos de Sougez (qui illustre cet article), le portrait de Walter Benjamin par Gisèle Freund, Assia - modèle qui fut à la photographie ce que Kiki de Montparnasse à la peinture - ici saisie par Dora Maar ou encore La Tour Eiffel vue par François Kollar… Elles ont imposé l’idée qu’on pouvait poser son regard autrement, librement. L’idée d’un point de vue.

Le parcours proposé traverse trois zones : « Un nouveau vocabulaire photographique », « Photographier Paris » et « Un cabinet de curiosités : portraits et nus ». Dans la première, on se promène à travers l’invention formelle. Rien de spectaculaire, mais une approche originale, pour l’époque.

Les recherches s’attachent à transcender le réel, le banal. Les objets sont grossis comme au microscope, fragmentés. On navigue entre les tirages gélatino argentiques, au milieu des solarisations, des photomontages, photocollages et photogrammes, des surimpressions, des distorsions que l’usage numérique a lissé, dompté, mais aussi dévitalisé.

La deuxième partie, la plus minime (une quinzaine de photos seulement) est consacrée à Paris. « Si la photographie française devient au lendemain de la guerre ce lieu de rencontres et d’échanges pour des photographes de nationalités diverses, c’est parce qu’elle représente un modèle de modernité et un espoir économique […] mon ambition de collectionneur est de réunir un ensemble d’œuvres pour raconter et comprendre cette période charnière de la photographie en France » explique Christian Bouqueret.

Dans cette exposition, les photographies consacrées à Paris sont les moins nombreuses (une quinzaine), mais, incontournables, elles sont situées judicieusement dans un lieu de passage, un espace charnière.

On ne peut passer de la première partie à la troisième, qui fait la part belle aux recherches sur le corps, en ignorant ce que fut ce « moment Paris » représenté ici par quelques photos de Brassaï, Atget, Krull et par la présence de quelques livres témoignant de la richesse éditoriale de l’époque et du compagnonnage entre écrivains et photographes : « Paris vu par André Kertesz » (texte de Pierre MacOrlan, 1934), « Paris de jour » par Roger Schall (préface de Cocteau, 1937), « Envoûtement de Paris » par Francis Carco et René-Jacques (1938), « 100XParis », par Germaine Krull (1929), « Paris de nuit » par Paul Morand et Brassaï (1934) …

Enfin, la troisième partie est consacrée au corps. « Dans l’entre deux guerres on peut distinguer trois tendances pour la photographie de nu : la première est celle d’un corps subversif et subverti. La deuxième est celle d’un corps réifié, déconstruit ; enfin il y a le corps hanté par le modèle grec, le corps néoclassique » souligne Christian Bouqueret

C’est selon moi la partie la plus touchante, la plus intemporelle, la plus riche. Sans doute parce que le corps est ce qui nous ramène de manière ultra-sensible à notre humanité. Certains esprits dévoyés jugent que s’abandonner dans l’admiration de la représentation d’un corps nu est du pur voyeurisme. De la perversité. Les mêmes sans doute estiment que donner à voir la crudité de la chair est vain. « Il y a tellement de choses plus importantes ».

Mais le titre de Paris capitale photographie 1920-1940 le dit clairement. Au sortir de la grande boucherie de 14, au moment où l’Europe s’apprête à plonger dans la barbarie nazie, des hommes et des femmes issus pour certains des contrées sinistrées de l’Europe orientale posent leur regard sur le corps, notre part solaire et mystérieuse. Comme une caresse, comme pour apaiser la dureté des temps. Comme une prière : « ceci est mon corps ».


Crédit photo : Dora Maar
Par olivier bailly - Publié dans : Photo, Paris
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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 /11 /Nov /2009 22:45
Avocat général à la cour d’appel de Paris, Philippe Bilger est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages - Un avocat général s’est échappé (Le Seuil, 2003), Pour l’honneur de la justice (Flammarion, 2006) et J’ai le droit de tout dire (Le Rocher, 2007) - et, avec Justice au singulier, il tient l’un des blogs les plus consultés, vivifiants et polémiques du moment.


Il est question de ce blog dans Etats d’âme et de droit dont nous vous livrons ici un extrait en exclusivité. Mais pas seulement. Comme son titre l’indique, ce livre trouve son équilibre dans un dosage subtil entre vie privée et publique.

Confessions, livre d’un moraliste, chronique du temps présent, il peut être ardu de comprendre la voie qu’emprunte Philippe Bilger dans ce livre touffu qui évoque pêle-mêle le président Sarkozy, sa ministre de tutelle dont visiblement il ne regrette pas le départ, les tartuffes médiatiques (BHL) et autres esprits selon lui brillants (Zemmour, notamment), la littérature (Faulkner, Proust, Salinger tout autant que les grands classiques de l’antiquité) qui le passionnent depuis l’enfance. Et, surtout, sa famille.

Il est vain d‘y chercher des révélations sur telle ou telle affaire judiciaire qui défraya la chronique. Pourtant Etats d’âme et de droit contient quelques révélations.

Dans ce livre, Philippe Bilger parle pour la première fois son père condamné pour collaborationnisme à la Libération. Cette figure paternelle est ici évoquée avec tendresse. En creux aussi, un peu comme chez Modiano. Ce père est une ombre qui se promène.

Philippe Bilger, dans cette recherche du temps pas tout à fait perdu, ne cède pas aux sirènes de la facilité. Ça serait mal connaître l’homme, solitaire et rétif à tout engagement (même s’il soutient les réformes du président). Cette confession intime n’illustre pas cette maladie bien contemporaine qui consiste à étaler au grand jour ses tares les plus secrètes. Elle éclaire l’action publique du magistrat. Elle l’explique aussi.

Etats d’âme et de droit est un livre passionnant non pas pour ce qu’il révèle sur la justice où la manière dont elle est rendue dans ce pays. De cela il a été question dans d’autres livres du même auteur. Elle révèle que dans un pays libre un magistrat a le droit de parler de sa pratique sans trahir l’action publique. Il doit même le faire. C’est un exercice salutaire. Pour lui comme pour tous les justiciables. Ça ne le rend que plus humain. Et l’humanité, n’est-ce pas un tout petit ce qui manque aujourd’hui, dans les prétoires ?
 
Olivier Bailly : D’abord parlons de votre écriture et de votre ton, très grand siècle. C’est le livre d’un moraliste.

Philippe Bilger : C’est le style que j’ai toujours. Il résulte d’une culture classique, gréco-latine, et d’un style qui peut-être, même par écrit, ne se dissocie pas réellement de la structure orale. J’essaye de ne pas écrire familièrement, mais j’ai une certaine tournure de phrase, une certaine manière d’exprimer ma pensée qui rejoint l’oralité que j’exerce surtout sur le plan judiciaire.

OB : Dans ce livre il est aussi question de Céline, Proust, Faulkner...
PB : Vous faites allusion aux chapitres personnels où je parle du jeune homme et de ses passions littéraires de cette époque. Ces admirations littéraires d’alors n’étaient pas contradictoires avec la passion de la culture antique. Faulkner, en particulier, je le voyais comme un colosse me permettant de continuer cette passion-là. J’aime beaucoup cette phrase de Proust qui estimait qu’il y avait, parmi les meilleurs, seulement deux types d’écrivains : les grands frères, ceux qu’on aime non pas malgré mais à cause de leurs défauts (et il citait Balzac). Et il y a les maîtres comme Dostoievski, des gens qui, tout en étant des écrivains, vous apprennent à vivre. Pour moi Proust a été clairement un écrivain fondamental, un maître absolu et je peux dire qu’à une certaine époque, lorsque je l’ai lu à fond, ma vision de la vie a changé. Il m’a beaucoup aidé à élaborer un regard plus lucide et pertinent sur la vie et sur les autres.

OB : Ce livre se réfère davantage à la littérature qu’au droit pénal !
PB : C’est évident ! Dans mes autres livres, et en particulier dans Pour l’honneur de la justice, il est évident que je considère - j’aurais plus le développer plus longuement - que le magistrat, et à plus forte raison le grand magistrat, n’est possible qu’avec une culture générale approfondie et je crois que l’un des drames du judiciaire, aujourd’hui, notamment dans la formation qu’il offre à Bordeaux, en dépit des réformes excellentes qui sont mises en œuvre, c’est le fait que la culture ne constitue pas l’horizon et le terreau à partir desquels on forme la jeune magistrature. C’est la culture, paradoxalement, qui permet au magistrat d’échapper à la vision étroite et étriquée de son métier. Je le crois profondément.

OB : Il faut donc lire la Princesse de Clèves ?
PB : Oui, absolument, et tout ce qui est de nature à faciliter le regard, à créer la distance, à favoriser le retrait, le doute, l’incertitude, la réflexion sur le général après qu’on ait appréhendé le particulier. Ce qu’il y a de dramatique, c’est l’enfermement dans la technique et dans la compétence. Il faut les avoir, mais si l’on est enfermé en elles c’est une catastrophe.

OB : Je parlais de votre écriture et de vos influences parce qu’il me semble que c’est représentatif de la forme comme du fond du livre. Vous usez de phrases longues, parfois compliquées, qui peuvent rebuter.

PB : J’ai une certaine inaptitude à couper une pensée globale avec des petites phrases. C’est comme si j’avais besoin d’inscrire dans le style une sorte de flux de vie et de pensée. Je comprends bien que cela peut être difficile à lire, mais j’ai beaucoup de mal de séparer, de couper, quelque chose qui pour moi constitue à chaque fois une solidarité intellectuelle.

OB : C
omme le titre l’indique ce livre est une confession
PB : Ça paraît très vaniteux, mais renvoyant à mes ouvrages précédents j’avais donné (et je m’étais donné) l’impression d’aller toujours au plus près, au plus vrai. Même dans le domaine judiciaire en tous cas. Et puis je me suis rendu compte que, même là, dans mes livres précédents, parfois j’émettais une vérité très légèrement désagréable, mais qui ne me faisait pas réellement mal. Ici j’ai cherché à être encore plus profond et plus sincère sur le plan judiciaire, en étant dur parfois à mon égard et à l’égard d’autres personnes.

Sur le plan personnel, j’ai cherché, à cause de l’histoire que je raconte, pour la première fois, de tenter d’élucider tout ce qui se passait en moi dans les rapports avec mes frères, ma sœur, surtout avec mon père. C’est une histoire qui a été permise d’abord grâce à mon frère Pierre qui l’avait évoquée et puis ensuite par un article sur les fratries paru dans Le Monde. Ça a été un grand effort pour moi. Ça n’est jamais facile de parler réellement de soi.

OB : Il est donc question de votre père jugé et emprisonné pour faits de collaboration. C’est quasiment la première fois que vous l’évoquez

PB : En tous les cas jamais publiquement. J’évoque une ou deux anecdotes dans les couloirs du Palais de justice où je sentais que, vaguement, des gens, de manière bienveillante ou non, en parlent. Lorsque je rencontre le procureur général Truche et qu’il me propose de m’occuper du dossier Bousquet, là, ça apparaît, mais ça avait une définition judiciaire. Mon frère François à Strasbourg répondait parfois dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, faisait des droits de réponse sur ce qu’on pouvait dire sur mon père, et puis il y a surtout cet article sur les fratries qui m’a donné envie d’aller au fond. Il fallait maintenant que je parle de ça, que je sorte d’une forme de schizophrénie.

OB : On comprend le pourquoi du titre : l’âme, qui est de l’ordre de l’intime, et le droit, qui est de l’ordre du public. C’est aussi là qu’on comprend l’intrication entre vie privée et vie publique. A cause de votre vie privée, vous le dites, vous avez refusé de prendre en charge le dossier Bousquet...
PB : Je suis reçu par le procureur général Truche, l’un des rares magistrats que j’ai admirés dans ma vie. Lorsqu’il me parle de ça c’est un honneur. J’ai envie de dire oui. C’est une affaire grave, douloureuse, passionnante, mais je me suis dis « je vais le mettre dans la mouise ». Un millième de seconde j’hésite et je le lui dis. Pour peu que j’ai des réquisitions un peu libres, bien sûr, mais particulières, je suis sûr que tôt ou tard j’aurais mis ce formidable magistrat un peu dans les ennuis.

OB : Plus tard, ironie du sort, vous vous occupez du dossier de Christian Didier, assassin de René Bousquet, et de celui de Maxime Brunerie

PB : A l’égard de Christian Didier je ne me fais pas les mêmes reproches qu’à l’égard de Maxime Brunerie. Christian Didier était un être pour lequel en dépit de son côté matamore au quotidien, je ne peux pas me défaire d’une sympathie. Sa famille était adorable et ça a été un grand procès pour moi, très important. Ce mélange de technique dans l’accomplissement du crime et de bon sentiment véritable dans ce qu’il l’inspirait. Brunerie, c’est autre chose. J’ai été amené à m’interroger sur mon propre réquisitoire parce que j’avais gommé, non pas de manière perverse, mais il était un peu absurde de ne pas évoquer à propos de Brunerie aussi l’influence délétère de ses lectures, de son compagnonnage et je dirais de sa vision fasciste, pour aller vite. Dans mon réquisitoire j’avais parlé de l’être humain Brunerie et il manquait quelque chose. C’est pour ça que j’ai voulu réfléchir sur moi aussi après là-dessus.

OB : Dans votre jeunesse vous lisez donc les mêmes livres que ceux de Brunerie, Brasillach entre autres. Qu’est-ce qui dans le parcours différencie Philippe Bilger de Maxime Brunerie ?
PB : Brunerie, parce qu’il avait une difficulté d’être, a tenté de trouver refuge, notamment dans ce monde très particulier, politique, intellectuel, d’extrême droite, chez des écrivains sulfureux. En ce qui me concerne ça n’est pas ça. C’est ce que disait très bien Dominique Fernandez à propos de son père, Ramon. C’est sûr que le rapport que j’ai entretenu avec l’image de mon père, le procès qu’il a connu, la condamnation qu’il a eue et la peine de prison qu’il a subie, pendant longtemps cela m’a interdit d’avoir une totale lucidité sur cette période de l’histoire.

Mais moi je ne suis pas immergé dedans. Je me contente de me libérer peu à peu d’une perception qui était trop gouvernée par cette histoire intime et familiale. Je suis capable aujourd’hui, je l’espère du moins, à la fois d’avoir un regard libre et lucide sur tout cela et en même temps de conserver une capacité d’estime pour le parcours paternel, même sur le plan historique.

OB : Cette difficulté d’être à laquelle vous faites allusion à propos de Brunerie, vous l’avez éprouvée vous-même. Votre jeunesse est travaillée par l’idée de suicide, notamment. Vous évoquez votre solitude et votre fragilité. Ce n’est généralement pas l’image que l’on a de l’avocat général.

PB : Aujourd’hui, l’avocat général a soixante-cinq ans ! Lorsque j’évoque tout ça, c’est sur que d’abord, structurellement, j’ai toujours eu un peu de réticence devant le bonheur classique, quotidien, un peu banal. J’ai toujours préféré une forme de gravité à la joie facile. Le deuxième élément, c’est qu’à l’époque où vous me situez, il y a un petit peu de pose chez moi, voire un peu de frime. Il y a ce goût qu’à la jeunesse parfois pour une forme de romantisme suicidaire mais qui reste purement verbale et théorique.

Et puis, tout simplement, il y a plus profondément le sentiment qu’à un certain moment d’une vie on ne trouve pas sa place, on rêve d’un destin, on est écartelé entre l’idéal d’une existence et ce que l’on sent en soi et alors là ça donne une sorte de mélancolie, de tristesse authentique. Je dirais qu’il y a eu tout cela à l’époque. Je continue à fonder ma vie sur un bonheur total, sur un socle qui reste très largement composé de mes perceptions existentielles de l’époque. Je ne suis pas devenu un être qui tout à coup raffole de la facilité du quotidien. En ce sens-là je suis resté fidèle un petit peu à la vision de cette jeunesse.

OB : C’est votre livre le plus personnel ?

PB : Oui, dans la mesure où c’est la première fois que j’ai un chapitre très très intime. Dans les livres antérieurs je parlais de la justice, de la liberté d’expression, j’étais amené à prendre des exemples personnels, à y aller relativement vigoureusement sur tel ou tel comportement, mais je crois que je ne suis jamais allé aussi profond. Je le pense. Je n’ai jamais parlé de moi, de mon environnement, à ce point-là parce que précisément j’ai toujours fait une grande distinction entre l’ouvrage judiciaire entre la promotion de soi qui est complètement inutile si elle ne permet pas au corps judiciaire de progresser et au fond ça n’a de sens que si une forme de révélation sur soi permet de mieux comprendre d’abord soi-même et ensuite le phénomène de justice, éventuellement. Ce qui était le cas, de mon point de vue.

OB : La justice il en est évidemment question dans ce livre, tout autant que de politique. Et bien sûr des rapports que les deux entretiennent ensemble

PB : J’ai essayé tout de même, avec beaucoup de difficulté, de cantonner ma réflexion politique au sens large, aussi bien à propos du président que de la garde des Sceaux, dans un domaine qui reste très largement judiciaire. Même si on dira probablement le contraire, je défie quiconque de pouvoir dire aujourd’hui, de manière claire, qu’elle est ma position politique, au sens de position partisane. En revanche, je ne pouvais pas dans ce livre éluder le rapport, le regard, que j’ai eu sur le ministre de la justice qui va partir dans peu de temps, je ne pouvais pas ne pas parler des rapports que le président a entretenu avec la chose judiciaire, bien au-delà des coups de boutoir du candidat. Pour moi c’était très important et ça a été un exercice passionnant de dire des choses tout en demeurant tout de même encore enfermé dans une obligation de réserve dont je donne peut-être une définition élargie mais à laquelle je tiens.

OB : Ce qui vous passionne et ce qui a vous a toujours intéressé c’est le rapport de la justice et du citoyen. Un point d’accord, selon vous, avec le candidat Sarkozy. Qu’est-ce qui vous a ensuite déçu, chez lui ?
PB : Le rapport avec le citoyen en matière judiciaire je dirais que c’était plus qu’une proposition chez Nicolas Sarkozy, c’est le fond d’une politique. En ce sens-là je rejoins absolument, encore aujourd’hui, cette vision des choses : ce n’est pas le corps lui-même qui doit gouverner la manière dont il s’insère dans l’espace public, mais c’est le citoyen qui doit imposer sa loi et ses exigences. Et ça, ça n’a pas changé, c’est au cœur de mon point de vue.

Ce qui manque à la magistrature c’est d’intégrer profondément, comme alpha et oméga de son action, le citoyen qui est au bout, qui attend et qui parfois désespère. Alors, ensuite, le candidat. J’ai approuvé complètement tous les coups de boutoir qu’il a porté contre certaines pratiques judiciaires, contre certaines libérations anticipées. Sans aucune vanité je peux dire que j’étais à l’époque contre les syndicats le seul magistrat un petit peu dissident à approuver totalement tout ça parce que j’ai une sainte horreur pour le corporatisme.

Et puis ensuite on a eu le président. Et le président, bien sûr, est amené à prendre une vision, un recul, vis-à-vis de la magistrature. Il ne peut plus être le candidat avec cette inventivité, cette spontanéité, cette liberté du candidat. C’est une toute autre attitude que l’attitude présidentielle.

OB : Donc j’en reviens à ma question : qu’est-ce qui vous a déçu chez lui ?

PB : Sur le plan judiciaire, objectivement, rien ne m’a déçu...

OB : Il faut bien rappeler que vous êtes d’accord avec toutes les réformes
PB : Absolument. Je suis totalement d’accord avec les réformes mises en œuvre par Rachida Dati et inspirées par Nicolas Sarkozy. Ce qu’il y a de vrai c’est que j’aurais souhaité qu’elles s’inscrivent dans une structure plus clairement hiérarchisée. Les peines plancher c’est important, mais j’aurais rêvé par exemple d’une loi pénitentiaire immédiate.

Sur le plan de la politique pénale je suis absolument d’accord. A un moment je pense que le président lui-même a mis un certain temps à trouver la bonne distance vis-à-vis de la magistrature dont il est le garant et le facteur d’unité. C’est en ce sens-là qu’à un moment donné je n’avais pas aimé l’expression « petit pois » à l’égard de la cour de cassation, mais je pense que lui-même, à la longue, a habité plus tranquillement, plus confortablement son rôle présidentiel dans le lien qu’il entretient avec la magistrature, notamment lorsqu’il a reçu les syndicats.

Bon ça n’était pas quelque chose d’extraordinaire, mais rappelez-vous comme on en a parlé. Donc sur ce plan-là, je pense qu’il a endossé de mieux en mieux l’habit présidentiel. Sur le plan judiciaire on peut discuter un certain nombre de choses, des nominations, des choses comme ça, mais cela va bien au-delà d’un livre comme celui-là.

OB : Vous parlez d’une nomination essentielle, celle d’un certain Philippe Bilger au poste de directeur de cabinet de Rachida Dati...
PB : Depuis des années, et notamment depuis la campagne de Nicolas Sarkozy, que ce soit de manière amicale ou pour rire, on me disait « tu seras le Garde des Sceaux ».

Et puis un jour deux journalistes me demandent « il paraît que... ». Mais tout ça ce sont des bruits qui naissent de manière à la fois parfaitement fictive et en même temps pas complètement absurde J’étais tout de même celui qui avait soutenu la campagne, mais pas une seconde pour moi ça n’avait une ombre de véritable consistance dans la mesure où je crois que j’ai, tout en offrant un soutien intellectuel authentique à des politiques auxquelles j’adhère, j’ai ce défaut pour le pouvoir, et peut-être pour tous les pouvoirs, de n’être absolument pas un inconditionnel.

C’est central. Un pouvoir a besoin bien avant l’intelligence, de mon point de vue, ou la capacité de travail, a besoin de la certitude d’une confiance absolue.

OB : Toujours à propos de la Garde des Sceaux vous êtes mordant envers elle, tout en lui reconnaisant cependant certaines qualités
PB : Le chapitre sur Rachida Dati c’est exactement l’histoire de mon regard sur elle. J’ai en permanence adapté, ajusté ma perception judiciaire sur ce qu’elle offrait elle-même. Je mets à part la réussite de sa politique parce que bien sûr il y a eu l’opposition massive des syndicats et de la magistrature, mais à partir du moment où vous cherchez à bouger la réalité judiciaire vous avez forcément une opposition forte.

Je ne dis pas qu’elle a toujours su traiter la magistrature comme il convenait. Sur le plan des modalités j’aurais procédé autrement. Et puis il y avait ce que j’appellerais la pratique personnelle de la ministre qui, à une certaine époque, a été discutable, voire vulgaire, avec cette espèce de mondanité festive qui mêlait la justice à des divertissements qui n’étaient pas honteux, mais enfin qui ne donnaient pas une belle image de la ministre et de ceux dont elle avait la charge, c’est-à-dire nous-mêmes.

Et puis elle a changé. Je trouve que peu à peu elle a occulté tout ça et puis évidemment sa grossesse a mis tout ça au second plan. A la fin de ce parcours je n’étais pas obligé d’aller avec lâcheté achever un ministre dont on pensait qu’elle était à terre puisque j’avais toujours dit la vérité sur elle, et en bien et en mal. Votre question décrit très bien mon point de vue sur ce plan. 

OB : Vous évoquez aussi très abondamment votre blog dans ce livre. C’est la première fois que vous en parlez autant.

PB : C’est la première fois que je consacre un chapitre parce que dans ma vie, depuis novembre 2005, c’est fondamental. C’est une possibilité de réaction, une chance de réactivité sur les sujets qui découlent de ma passion médiatique et en tenant compte du triple objet que j’ai assigné à mon blog qui ne me fait jamais, je l’espère, tomber dans la politique partisane, mais parfois je suis au bord. J’en ai conscience.

OB : C’est une manière de vous rapprocher du citoyen qui, depuis Outreau, se méfie et se défie de plus en plus de la justice
PB : Oui. A l’origine je l’avais baptisé Justice à l’écoute et puis, bien sûr, pour venir sur un blog, manier Internet... On ne peut pas avoir le citoyen totalement de base. C’est un regret. Mais le dialogue que j’entretiens tout de même avec beaucoup de mes lecteurs, beaucoup de mes commentateurs, sur ce blog qui refuse d’aborder le politique en partisan, tout cela est très enrichissant pour moi et rentre en effet dans cette philosophie du dialogue, de l’explication, du surgissement, d’une liberté de magistrat qui vient dire sur beaucoup de thèmes ce qu’il pense en étant me semble-t-il plus authentique que beaucoup de médias traditionnels.

OB : Vous vous en prenez aussi à quelques tartuffes médiatiques comme BHL, mais vous défendez Naulleau et Zemmour...

PB : Absolument. Je ne me mets pas du tout, de manière immodeste, dans cette catégorie, simplement on est dans un monde d’une telle bienséance intellectuelle et politique, et je dirais même morale, que je ne pourrais pas me permettre, même si je ne suis pas toujours d’accord avec eux, de ne pas apporter un soutien aux rares esprits libres d’aujourd’hui. Il y a une espèce de fraternité d’abord, de la liberté de pensée qui dépasse très largement ensuite l’adhésion au fond de tel ou tel.

OB : Vous dites également le plus grand bien de Dieudonné
PB : Je parle de Dieudonné, mais je ne crois que j’évoque l’histoire où il a pété les plombs à la suite d’une ascension de plus en plus claire vers l’intolérable. Mais Dieudonné pendant longtemps a secoué, a bouleversé, a agité un monde intellectuel dans des domaines où il est très difficile parfois de dire ce qu’on pense et il a connu un certain nombre de relaxes.

N’oubliez pas que lorsque je parle de Dieudonné je l’inclus dans une série de personnalités qui sont des agitateurs. J’ai écrit un billet à propos de l’histoire du prix à Faurisson où je considère qu’il n’est plus utile à la liberté d’expression parce qu’il s’est laissé lui-même totalement gouverner par la provocation. Mais dans la liste qui figure dans mon livre, il y a un certain nombre d’individus de tous bords - de Patrick Sébastien à Dominique de Villepin en passant par Badiou -, cette liste est très hétéroclite, dans des genres parfois dérisoires, très superficiels.

Je cherche l’authenticité du ton. J’ai été frappé par Sébastien qui, au moment où il y avait un sarkozysme forcené, avait le courage de dire "non". Et puis peut-être qu’aujourd’hui comme l’anti-sarkozysme, comme dit Manuels Valls, est devenu obsessionnel, peut-être qu’il est dans l’autre sens. Je n’en sais rien. Mais je voulais surtout indiquer que c’était dans cette catégorie intermédiaire, entre le citoyen de base qui n’a pas accès aux médias et le grand intellectuel qui manque, qu’il y avait quelques agitateurs.

OB : Le grand intellectuel qui manque pour vous c’est Camus.

PB : Oui. Et s’il n’y avait qu’une conclusion à tirer de ce livre, pour moi en tous cas, c’est la nécessité d’une exigence personnelle et d’une vigilance morale. Ce qui me paraît dramatique dans notre société d’aujourd’hui c’est que la morale n’est plus fondamentalement ce qui inspire le comportement et l’action et qu’on n’a plus en ce sens-là de maître intellectuel et éthique qui vient dire « ça c’est scandaleux ou ça c’est bien », quelle que soit son orientation politique. C’est surtout ça qui me frappe. La politique a tellement investi tous les champs qu’en définitive elle a perverti même ce qui aurait dû demeurer bien au-dessus d’elle.

OB : Ce qui traverse ce livre c’est tout de même une inquiétude sur la manière dont la justice est rendue et par conséquent comment se porte la démocratie

PB : Oui. J’aimerais que vous releviez que je ne suis pas un désespéré, ni un pessimiste. La vision qu’on peut avoir de phénomènes judiciaires ou politiques aujourd’hui peut n’être pas rose, je vous l’accorde, mais là où je refuse le pessimisme de chacun c’est que je crois que tout peut change tout de suite pour peu qu’on se persuade qu’on est les agents fondamentaux et immédiats du changement.

Par olivier bailly - Publié dans : Livre actualité
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Dimanche 1 novembre 2009 7 01 /11 /Nov /2009 21:39
Depuis jeudi 6 mars, 25.000 exemplaires (sur un tirage initial de 35.000) du livre Zones humides (éditions Anabet) sont mis en place sur les tables des libraires de France.

27 pays ont acquis les droits de ce premier roman publié d’abord en Allemagne en février 2008.

Depuis, cet ouvrage écrit par Charlotte Roche, une jeune présentatrice télé d’une trentaine d’années, est un véritable phénomène de société de l’autre côté du Rhin où il a été vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires.

 Arte a consacré à la veille de sa parution en France un documentaire retraçant l’histoire de ce livre polémique.


Zones humides c’est l’histoire d’Helen Memel, une jeune fille de 18 ans qui entre à l’hôpital pour qu’on lui retire ses hémorroïdes. Le livre est une divagation (mot à prendre dans sa première acception) autour du corps, une sorte de rêverie solitaire au fil du foutre et des sécrétions de toutes sortes.

« Les femmes sont obsédées par la propreté et par l’idée de se débarrasser de toutes les excrétions de leur corps et de leurs cheveux, explique Charlotte Roche. Alors j’ai voulu écrire sur les parties du corps humain qui dégoûtent. Les morceaux qui puent. Le jus du corps féminin. Pour raconter cette histoire, j’ai créé une héroïne qui a plein d’idées pour s’occuper de son corps - quelqu’un qui n’a même jamais entendu parler de cette idée qui veut qu’une femme est censée sentir bon entre les jambes. Un esprit libre… »(source 20minutes).

Provocation délibérée ou volonté farouche de battre en brèche le politiquement correct ? La réponse n’est pas simple et depuis la sortie de ce livre en Allemagne, l’an passé, la question fait débat. Ce best-seller ( plus d’un million et demi d’exemplaires vendus à ce jour outre-Rhin, principalement par le bouche à oreille) est sorti depuis belle-lurette des rubriques « culture » des magazines pour s’inviter dans les pages « société ».

Arte bien sûr se devait d’évoquer le sujet. Avec le documentaire Explorer les Zones humides, malgré quelques longueurs et un traitement un peu compassé, la chaîne culturelle franco-allemande s’en sort plutôt bien, évitant superficialité et racolage. 

Charlotte Roche est une présentatrice de télévision. Dans son pays cela ne fait pas d’elle une star pour autant. Selon son éditeur français elle "travaille sur des chaînes touchant un public de niches" comme le magazine Tracks, d’Arte, dans sa version allemande (dommage que la chaîne oublie de le mentionner dans son documentaire).
 
Pour les détracteurs de Zones humides, ce roman est dégueulasse, grossier, nauséeux et vulgaire. Leurs réactions sont virulentes. En juin dernier, la blogueuse germaniste Céline Danckert écrit que Charlotte Roche « est devenue du jour au lendemain la figure de proue d’un féminisme d’avant-garde qui ne mâche pas ses mots et assume une sexualité décomplexée. L’opuscule s’intitule Feuchtgebiete - Régions humides - tout un programme.

Ecrit dans une langue simpliste, il décrit le séjour d’Helen, jeune fille de 18 ans, à l’hôpital. Allongée sur son lit à la suite d’une fissure anale, elle se remémore ses prouesses sexuelles et revient par le détail sur ses habitudes de vie. Comment elle s’amuse à s’enfoncer un noyau d’avocat dans le sexe, se triture les boutons d’acné pour manger ce qu’elle en extrait, s’abstient de se laver afin de décupler le fumet de ses odeurs corporelles ou se frotte le sexe le long de la cuvette de tous les WC qu’elle croise. Les 220 pages du livre sont à l’avenant, une compilation de scénettes pornographiques sans autre intérêt que de choquer le lecteur ».

Dans le documentaire diffusé par Arte, Denis Scheck, critique littéraire apparemment réputé de l’autre côté du Rhin, considère que ce livre est un « support masturbatoire » et y va de sa moue dégouttée : « Quand vous avez une femme jeune, sexuellement attirante, qui écrit un livre sur une autre femme, encore plus jeune et sexuellement attirante, où elle évoque son goût pour la sexualité anale et son refus d’un soi-disant terrrorisme hypocrite, inutile d’être un éditeur de génie pour comprendre que vous avez là un texte qui vraisemblablement va avoir un fort potentiel commercial ».

Toujours facile de tenir ce genre de propos a posteriori. En outre, comme beaucoup des détracteurs de Zones humides, Scheck pense que l’aspect scabreux de cette œuvre en constitue le but ultime. De nombreux lecteurs font remarquer quant à eux qu’il est difficile de se masturber en lisant Zones humides. Que ce n’est pas un livre pornographique. Cru, gênant, peut-être, mais certainement pas pornographique.

J’ai demandé son sentiment à David d’Equainville, responsable et fondateur avec Nathalie Guiot des éditions Anabet chez qui sort ce livre le 6 mars en France. Il estime que « l’intention de l’auteur n’a jamais été d’exciter son lecteur. La pornographie utilise des codes calibrés pour arriver à une proposition qui soit très rapidement la plus stimulante possible. Or ce livre-là ne cherche pas à entraîner le lecteur sur la pente de sa libido. Je pense qu’il y a une volonté de polémiquer et non de provoquer. Une polémique vive, mais qui pose assez clairement les termes d’un débat, celui sur le corps de la femme-objet et sur les bornes : « je suis une jeune fille, mes parents sont divorcés, ma famille est éclatée… ». Il y a toute une trame du roman qui signale par endroit cette dimension forte, motivante pour l’héroïne, il y a vraiment beaucoup d’interprétations possibles, c’est un livre assez riche ».

Dissèquer une œuvre à l’aune du bon et du mauvais goût, c’est bien ce qui peut lui arriver de pire. Mais plus nombreux sont les lecteurs désorientés par ce livre. Pour d’autres encore, comme la critique du Frankfurter Allgemeine Zeitung, il renvoie au Moyen âge, à une époque où le corps et ses fonctions n’étaient pas tabous, contrairement à notre époque qui le sacralise, qui l’a transformé en marchandise. Le corps de nos jours doit être parfait. « Charlotte Roche nous montre nos tabous […] Elle montre ce qu’on ne doit pas voir », explique la juriste Marcela Iacub dans le documentaire qu’Arte diffuse ce soir.

Mais finalement celle qui parle le mieux de la réception de son livre auprès du public est encore l’auteure elle-même : « Des mamans un peu âgées me disent « merci, grâce à vous, ma fille et moi arrivons enfin à avoir un dialogue sur l’hygiène ou la masturbation ». Pour elles, le livre a une signification concrète ». L’auteur a demandé aux libraires quel était l’acheteur-type de Zones humides : à 90% ce sont des étudiantes. Les 10% restant sont des messieurs très âgées… »

Charlotte Roche ne fait pas seulement l’éloge du corps et de ses fonctions. Elle parle d’un corps qu’on peut toucher, qui fonctionne, qui sent, qui coule. Elle s’oppose à sa déréalisation, à sa sanctification. Et à l’hygiénisme. Frédéric Beigbeder qui intervient dans le documentaire d’Arte évoque le culte de la nature qui selon lui serait cher aux Allemands. Il fait référence aux mouvements nudistes et hygiénistes du début du siècle (dont certains préfigurent les mouvements de jeunesse hitlériens). Mais l’approche de Charlotte Roche en est diamétralement opposée puisqu’elle dénonce justement ce culte du corps, ses performances.

Zones humides est scandaleux, « dégénéré » , et il est assumé comme tel par son auteur. En régime fasciste ce livre serait brûlé. Aujourd’hui, les lecteurs, même ulcérés, ne vont pas jusque là, mais l’un d’entre eux à renvoyé son exemplaire à Marcel Hartges, l’éditeur allemand "après avoir chié dedans"...

Charlotte Roche s’oppose au corps virtuel, à l’image véhiculée par les magazines, la publicité, et, de plus en plus, par le Net. Elle nomme les humeurs, les mots qu’on ne veut pas entendre : le pus, le sperme, la merde, le sang, les excrétions, les sécrétions vaginales, la salive. Elle dit les odeurs. Elle déclame les saveurs. Sa parole s’exprime à travers tous ses orifices.

Parce que c’est une fille, cela devrait déranger ? Ne doit-on pas admettre ce langage ordurier dans la bouche d’une femme jeune et belle ? Son livre tient du manifeste. Les aînées de Charlotte Roche s’appellent Valérie Solanas et Virginies Despentes.

La première est l’auteur de Scum manifesto, un manifeste (comme son nom l’indique) radical, la deuxième a accédé à la reconnaissance avec Baise-moi. Ces deux livres marquent leur époque tout autant que l’histoire des femmes et celle de la littérature. "Au départ, explique Charlotte Roche dans le documentaire diffusé sur Arte, je voulais faire un texte revendicatif, un pamphlet sur les femmes allemandes, sur leur rapport avec leur minette. Je voulais dire qu’il n’y a rien de clinique là-dedans. Il ne faut pas laisser dire qu’elle sent mauvais. Tout ce qui est sexuel est venu en premier". Charlotte Roche s’inscrit donc dans cette filiation manifeste, tout autant que dans celle de Rabelais.

Quand l’éditeur allemand (Marcel Hartges, édition DuMont) a reçu le manuscrit de Zones humides, il pensait que c’était un livre underground. C’est devenu un roman populaire. C’est un cas rare, mais ça existe, de livre underground et populaire. Comme l’œuvre de Rabelais. C’est pourquoi celle-ci fait toujours débat.

Quand elle a rendez-vous, Helen, l’héroïne, ne se met pas de parfum derrière l’oreille, mais la frotte de son doigt qu’elle a au préalable humecté de sécrétion vaginale. Ses phéromones attirent assez efficacement les garçons. L’histoire des odeurs et du parfum du corps est traité en profondeur. Et si le succès de ce livre se confirme en France, il rappelera celui d’un autre best-seller allemand, Le Parfum, de Patrick Sukind.

On peut se demander pourquoi un gros éditeur comme Fayard, Le Seuil ou Gallimard n’a pas obtenu les droits pour Zones humides. La réponse est simple. Les deux patrons des éditions Anabet, Nathalie Guiot et David d’Equainville ont rencontré Charlotte Roche à la foire de Francfort, "au moment où, raconte ce dernier, elle était au sommet de ses ventes". Ils se font traduire des passages du livre et décident après lecture, d’acheter les droits, coiffant sur le poteau les plus grosses maisons d’éditions et publiant ainsi, dans un fond essentiellement dédié aux essais, leur premier roman.

Un premier grand succès ? On leur souhaite. Mais peut-être déjà une première polémique...
Par olivier bailly - Publié dans : Littérature, sexe
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /Oct /2009 14:30

Dans Un si beau voyage, film de Khaled Ghorbal, Farid Chopel joue le rôle principal, celui de Mohamed, dit Momo, émigré qui s’en revient finir ses jours dans son pays d’origine après une vie de labeur.

Comme Momo, dans cette histoire, Farid Chopel est mort. Le 20 avril 2008.

Juste après le tournage de ce film dans lequel, pour la première fois, un cinéaste lui donnait enfin la possibilité de s’exprimer totalement.

Ce fut
le rôle de sa vie, mais ce ne fut qu’un rôle. Farid Chopel, l’homme qui vivait, est vraiment mort, lui.

Et ça, ce n’est pas du cinéma.



Un si beau voyage est une oeuvre pudique, sans pathos. Sans une parole de trop. Et même, sur la fin de ce long film (2h17), sans parole du tout.

Farid Chopel parlait pourtant. Il parlait le corps. Un langage universel. Ici, avec ce corps polyglotte, il joue Momo. Momo parle. Peu. Jamais pour ne rien dire. Voici le synopsis d’Un si beau voyage : « Mohamed, ouvrier à la retraite, vit dans un foyer en banlieue parisienne.

Il se trouve contraint de quitter sa chambre et décide de rentrer en Tunisie, son pays d’origine qu’il n’a plus revu depuis de longues années ».



Histoire épurée. La vie de Momo s’écoule simplement. La caméra filme avec chaleur son quotidien. Son seul plaisir : dessiner sur les berges de la Seine et une fois par mois s’offrir un bon dîner dans une brasserie où il a ses habitudes depuis 17 ans. Sa vie sociale est limitée. Karim et Mansour, qui vivent aussi au foyer, sont ses deux seuls copains. Pour eux, il est comme un père.

Aussi ne comprennent-ils pas pourquoi soudain Momo éprouve le besoin de retourner au pays. On passe sur les détails qui jalonnent le film, autant de repères qui nous aident à comprendre le personnage. On sait qu’il a eu une amie. On ne comprend pas tout de suite pourquoi, alors que des liens très forts les unissent encore, ils se sont séparés.

On sait que Momo, en Tunisie, a un frère. On comprend, lors d’une algarade, ce qui les opposent. On pense à Caïn et Abel. Le propriétaire et le nomade. Et puis bien sûr on apprend pourquoi, au fond, Farid retourne au pays. En vérité, il gagne le désert.

Si Momo est venu de Tunisie pour « gagner sa vie », selon l’expression consacrée, s’il est devenu un émigré arraché à son pays natal, on sent que même sans cela il est « à part ». Ceux qui ont vu Le Pressentiment, magnifique film de Jean-Pierre Daroussin (d’après un livre d’Emmanuel Bove), établiront probablement un parallèle avec le personnage principal qui rompt toute amarre avec son milieu d’origine. Le personnage est de la même eau. Incompréhensible pour son entourage. Il regarde loin vers une ligne d’horizon intérieure. Impénétrable.

Momo est un homme distingué, élégant. Il peut paraître distant. On aperçoit parfois dans la rue un de ces chibanis qui gardent la tête haute. Modestement mais impeccablement habillés. Le regard lointain.

Il m’arrivait de le croiser, Farid Chopel. Nous habitions le même quartier. On apercevait sa longue silhouette se détacher de la grisaille. Il était accompagné de son chien.

J’avais vu son dernier spectacle. Au théâtre de la Gaité Montparnasse c’est sa vie qu’il avait choisi de raconter. Il était drôle et touchant. Je me souviens de l’affiche où il tenait une grande girafe dans ses bras. Et puis certains passages sont restés gravés, surtout ceux où il danse, gesticule, se contorsionne, rit avec son grand corps alors pas du tout malade.




Farid Chopel dans Un si beau voyage a trouvé un rôle à sa mesure et il faut louer le réalisateur Khaled Ghorbal de l’avoir choisi. Ils ont travaillé pendant un an avant le tournage. Farid, explique le réalisateur, « partageait avec les autres, mais il aimait aussi être seul. Aussi, à mesure de l’avancement du tournage, particulièrement dans la deuxième partie, en Tunisie, il s’isolait de plus en plus comme s’il fusionnait avec le personnage, Momo, qui s’isolait de plus en plus de la vie. Puis dans son lit d’hôpital, Farid me disait que Momo ne l’avait pas encore quitté. Farid est mort peu de temps après le tournage ».

Je suis allé voir ce film parce que Farid Chopel qui avait traversé la tourmente, tourmente qu’il raconte dans son livre, était un type bien. Probablement pas facile à vivre, mais quelqu’un de généreux. J’avais envie de partager son souvenir avec les lecteurs d’Agoravox. Et leur dire aussi qu’Un si beau voyage, qui n’a pas bénéficié de promotion et qui joue dans peu de salles après une quinzaine de jours d’exploitation, doit continuer à vivre car, même s’il n’est pas parfait - il manque de rythme, parfois - est une histoire singulière qui fait la part belle à l’humain et à l’alterité.

Brigitte Porel, la compagne de Farid Chopel, parle d’un film « réaliste et sévère, abrupt et beau ».

En cherchant des vidéos pour cet article j’ai découvert Le Banquet où dans une scène (à environ 4 minutes 40) il donne la réplique à mon ami Patrice Minet, autre homme et artiste rare. Ce passage m’a bien sûr ému.




Oui, je suis allé voir Un si beau voyage parce que Farid Chopel était un type bien. Mais surtout un grand artiste trop souvent cantonné à son role de pitre. Je suis allé le voir pour lui rendre hommage et non pas pour assister à la décrépitude d’unhomme atteint de cette saloperie de maladie qu’est le cancer. Les voyeurs en sont pour leurs frais.

Farid Chopel, égal à lui-même - et se surpassant même - digne, méconnaissable avec sa chevelure et sa moustache, est tout simplement stupéfiant dans ce rôle d’exilé. Il atteint-là une espèce de plénitude.

Par olivier bailly - Publié dans : Cinéma
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /Oct /2009 14:28
Mein kampf est en vente libre en France. Le best seller d’Adolf Hitler (1889-1945) n’a jamais été interdit dans notre pays, sauf pendant la seconde guerre mondiale où sa traduction a été prohibée par son auteur lui-même.

Mais, si la vue de ce fatras idéologique vous insupporte tant que ça, lisez donc le passionnant Mein kampf, histoire d’un livre.

Le documentariste Antoine Vitkine y retrace la genèse de cette « bible nazie » et de son devenir après la fin de la seconde guerre mondiale. Un livre qui ne nie pas l’histoire, mais qui la décrypte simplement, des fois qu’elle repasserait les plats.
 
Adolf Hitler : écrivain. En 1925, explique Antoine Vitkine dans Mein kampf, histoire d’un livre (paru chez Flammarion), c’est le métier que le chef du parti nazi déclare exercer sur ses avis d’imposition. Hitler écrit son bréviaire en 1924, alors qu’il est enfermé depuis novembre 1923 dans sa cellule de la forteresse de Landsberg, en Bavière, pour sa tentative de putsch. Il y restera un peu plus d’un an, temps qu’il mettra à profit pour commettre son livre de destruction massive. Anecdote significative : c’est le banquier Emil Georg, directeur de la Deutschbank, qui lui offre la Remington sur laquelle il tape son bouquin.
 

Max Amman qui dirige Eher-Verlag, une maison d’édition rachetée par le tout jeune parti nazi en 1920 et qui édite le Völkischer Beobachter, l’organe officiel des nationaux socialistes, publie Mein Kampf à la sortie de prison du futur chancelier. Amman a été le sergent de Hitler pendant la Grande guerre. C’est lui, précise Vitkine, qui l’a encouragé « à écrire cette autobiographie ». Amman s’attendait, en la publiant, à ce que son auteur relate son coup d’état raté. Il n’en est rien et il fut même « un peu déçu de n’y trouver que des répétitions de choses qu’il avait entendues mille fois de la bouche du Führer »… C’est l’éditeur qui trouva le titre définitif du bouquin paru d’abord en deux tomes, en 1925 et 1926. Hitler l’avait baptisé Quatre années et demie de combat contre les mensonges, la sottise et la lâcheté. Titre nul et contenu à l’avenant.
 
On se demande pourquoi Mein Kampf est encore lu aujourd’hui ? Ce qu’il renferme est suffisamment vague pour satisfaire le premier paumé qui espère en retirer quelque chose. « Dans la mesure où c’est polysémique, très touffu, dense, assez peu structuré et logique cela peut donner lieu à toutes sortes d’interprétations, de mises en exergue de certains détails », acquiesce Antoine Vitkine. De quoi satisfaire les amateurs de runes et de soucoupes volantes. Mais pas seulement.

Car Mein kampf n’a pas été (et n’est pas), lu que par les seuls amateurs d’heroic fantasy et de gothic metal. En Turquie il s’en vend environ 80 000 par an. En Inde, il fait un tabac. Dans les pays arabes, n’en parlons pas. Pour les nationalistes de tous poils, Mein kampf reste une référence : « C’est le symbole du rejet de la démocratie parlementaire, de toutes les valeurs des lumières. Finalement Mein kampf, pour Hitler, ce n’est pas autre chose qu’un projet rejetant toutes les valeurs de la démocratie occidentale. C’est pour cette raison qu’il trouve des échos dans le monde », explique Antoine Vitkine dont l’essai, fort documenté, fourmille de détails passionnants sur cet ouvrage définitivement à part, non seulement du fait de son contenu et de son histoire, mais aussi du fait de son impact, toujours actuel. Le nationalisme n’explique pas tout. La part d’inexplicable le restera sans doute à jamais. Un noyau irréductible d’irrationalité.
 
Avant d’être un essai, Mein kampf, histoire d’un livre est un documentaire diffusé sur Arte en 2008 dont on peut voir les images dans cet article.

Mais petit retour en arrière. Près de dix ans après sa sortie de Landsberg, en 1933, Hitler renoncera, dans un bel élan de patriotisme, à son traitement de chancelier. Ses droits d’auteur sont tellement énormes qu’il peut se le permettre. De 1925 à 1945 il s’écoule en Allemagne plus de 12 millions d’exemplaires de cette autobiographie en forme de projet politique. Le livre se vend d’abord moyennement. Il faut attendre le début des années 30 pour qu’il atteigne des chiffres de ventes conséquents. Et jusqu’au moment où Hitler est élu (démocratiquement) lui et son livre n’inquiètent pas vraiment : « Du côté des communistes, écrit Antoine Vitkine, force politique majeure tant dans les urnes que dans la rue, l’inattention à Mein kampf est grande ; le KPD considère en effet le NSDAP comme un parti sans idées ni principes car pour l’essentiel, il serait le faux-nez de la bourgeoisie réactionnaire allemande ». Pour le PC Allemand, l’ennemi principal est la social-démocratie.
 

A partir des années 30, donc, Mein kampf prend son envol. Une fois son auteur au pouvoir c’est un phénomène éditorial de premier plan. Peut-être le premier coup marketing de l’histoire de l’édition moderne. On l’offre aux jeunes mariés dans les mairies, aux meilleurs ouvriers pour les récompenser... La radio en fait la réclame, des placards publiés dans la presse « conseillent » de le lire. On en édite des versions « allégées », des opuscules ne contenant que quelques citations ou des tirages de luxe sur papier bible et même, pour les huiles, des tirages avec kolossale couverture en marbre gravée. Comme dans Astérix.

Après 1945 et jusqu’à aujourd’hui, et c’est là que le livre de Vitkine est novateur, vu que personne n’avait encore écrit sur le devenir de ce bouquin à partir de la fin de la guerre, les droits d’auteur de Mein kampf tombent, après décision des juristes de Nuremberg, dans les poches du land de Bavière, là où, vous vous en souvenez peut-être, Hitler remplissait sa déclaration fiscale. En Bavière, on ne peut pas dire qu’on soit non plus hilare de gérer les droits inhérents à ce livre sulfureux dont on peine à prononcer le titre Outre-Rhin, persuadé qu’il s’agit d’une formule magique pour convoquer les démons. Mais bon, il faut comprendre les Allemands.

« L’Allemagne, souligne Vitkine, n’en a pas fini avec ce livre qui représente le dernier tabou du nazisme. Les Allemands sont favorables majoritairement à l’interdiction ». En 2015 il tombera pourtant dans le domaine public. Il faudra bien alors trouver une solution. L’Allemagne pourrait s’orienter vers une édition commentée comportant un appareil critique, voire très critique, et le vote d’une loi spéciale maintiendrait l’interdiction de traduction ou de publication intégrale non commentée. Un appareil critique pour Mein Kampf ? Pour dire quoi ? Rares sont ceux à réclamer la disponibilité de cet ouvrage sur le marché. Et il ne s’agit pas forcément de nostalgiques du troisième Reich. Il y a longtemps que ces derniers l’ont acheté au Danemark, l’ont téléchargé ou commandé via une librairie en ligne.
 

Pourquoi interdire Mein kampf ? Qui peut craindre ce document qui aujourd’hui n’a d’autre valeur qu’historique ? Qui peut se nourrir de ce salmigondis, de cette bouillie avec des vrais morceaux d’antisémitisme et de nationalisme dedans, résidus de pensées obscures glanées ici et là dans les marécages putrides de l’opinion européenne fin de siècle ? Pour Antoine Vitkine, « Mein kampf est le reflet d’une époque, d’une idéologie qui dépassait et le contexte de 1923 et la personne de Hitler. Mais, par ailleurs, une fois qu’il a été écrit, pour Hitler il a été très important, notamment parce qu’il l’a aidé à parvenir au pouvoir. Sans Mein kampf il n’y a pas de Hitler. Ce livre lui a aussi permis de cristalliser ses idées qui existaient avant son écriture. A partir de là elles sont vraiment inscrites dans le marbre et ce qui est fascinant c’est qu’il s’y tient durant toute sa carrière politique. Il ne déroge pas ».

Certes nous conférons encore malgré nous quelque pouvoir obscur à ce vieux grimoire qui a causé tant de souffrances. Dévitalisé comme une vieille dent, il ne risque plus guère de mordre. Ce qui doit aujourd’hui nous inquiéter et mobiliser notre vigilance ce n’est pas le retour du vieux nazisme, mais ses métamorphoses nouvelles et inattendues. Peut-être que celui qui écrit le nouveau Mein kampf tient un blog ou s’enfièvre contre les « sionistes » sur Agoravox ou ailleurs ?
 
En France, depuis 1979 et un procès intenté par la Licra, l’éditeur de Mein Kampf, les Nouvelles Editions Latines, a interdiction de le vendre sans y joindre un avertissement expliquant le contexte dans lequel il est apparu et le mal qu’il a causé en Europe. C’est le seul changement notable dans l’histoire de la traduction française de ce livre qui n’a pas bougé d’un iota dans la fond ni dans la forme depuis sa publication en 1934. Détail amusant c’est l’ancêtre de la Licra, la Lica, qui, dans les années 30, insiste pour qu’il soit publié : « La traduction du livre Mein kampf représente l’action la plus importante de la ligue », déclareront même ses représentants à l’époque. 
 

Fernand Sorlot, fondateur des Nouvelles éditions latines en 1928 (et non en 1931 comme l’écrit Vitkine), est le premier et le seul éditeur français a en avoir publié la version française complète. Sans autorisation. Il voulait alors montrer aux Français ce qu’Hitler avait dans le ventre et ce qu’il préparait pour l’avenir.

Arrivé au pouvoir, le chef du parti Nazi, devenu chancelier du Reich, autorisait les traductions de son bouquin à dose homéopathique. Pas question de laisser penser dans le monde qu’il était prêt à mettre l’Europe à feu et à sang, qu’il allait en détruire une bonne partie de la population, bref que grâce à lui nos grands-parents allaient vivre une saison en enfer.
 
Non, l’idée c’était juste de dire qu’il était un réformateur, un pacifiste, qu’il ne voulait que le bien de l’Europe et le bon développement de l’Allemagne. Le monde entier fut autorisé à traduire des passages de Mein kampf. Aux Etats-Unis où ses idées intéressèrent Monsieur Ford (le constructeur d’automobiles financera d’ailleurs le chef Nazi), au Portugal, au Brésil, en Croatie, en Italie et même en Angleterre où une partie de la population (hormis Churchill qui comprend immédiatement de quoi il retourne), et notamment un certain Oswald Mosley, fondateur du Parti fasciste britannique, s’éprend naïvement du livre. A l’époque Hitler imaginait un partage du monde farfelu entre le Royaume uni et l’Allemagne.

Quant à la France, l’ennemie intime, pas question d’y traduire, seulement par bouts infimes, et encore, l’ouvrage capital du nazisme. Fernand Sorlot, nationaliste extrême, maurrassien convaincu, décide donc de passer outre secrètement pour le porter à la connaissance des français le projet politique d’Hitler. De l’historien Marc Bloch à Trotski alors en exil, en passant par Léon Blum, seuls quelques esprits éclairés et lucides comprirent quel danger se préparait.

Le plus clairvoyant restera l’écrivain André Suarès, fondateur de la NRF avec Gide, qui, dès 1934, dans La Revue littéraire, écrit ceci : « On feint de croire que l’homme de Mein kampf n’est pas celui qui règne sur l’Allemagne désormais : on soutient qu’en dix ans il a dû changer et n’être plus si sauvage. Quel aveuglement ! Dans ce livre, il y a tous les crimes de Hitler commis cette année, et tous ceux qu’il pourra commettre encore. Ils y sont, il les annonce, il s’en vante plus même qu’il ne les avoue. Il dit, en terme exprès, qu’il faut mettre le feu au Reichstag, et il l’a fait […] Que vous faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est, et tout y aura été, quoi que cet homme fasse. Il serait bon que tous les Français le connaissent, et on les empêche de le lire ». Cet article sera mal compris, mal reçu.
Mein Kampf sera traduit en français. « en avril 1940, écrit Vitkine, juste avant l’offensive contre la France, Goebbels lui-même, devant quelques amis, confesse sa surprise : "en 1933, à la place du président français, j’aurais dit : l’homme qui est devenu chancelier, qui a écrit Mein kampf dans lequel il dit ceci et cela, cet homme ne peut être toléré comme voisin. Soit il disparaît, soit nous l’envahissons. Ça aurait été logique. Or les Français n’ont rien fait, ils nous ont laissé faire et maintenant nous sommes prêts, nous allons commencer la guerre" ».

Aussitôt les Allemands entrés dans Paris, ils édictent une liste (la liste Otto) de livres interdits parmi lesquels figurent les ouvrages de Freud, Max Jacob, Thomas Mann… et Adolf Hitler, naturellement, car ils ont encore cette traduction en travers de la gorge. Malgré cette interdiction, Sorlot continuera à vendre (et à imprimer), clandestinement, Mein Kampf. Après guerre le Comité National de la Résistance lui intentera un procès pour fait de collaboration (il faut dire qu’il éditera au grand jour les discours de Pétain…), mais l’éditeur trouvera un défenseur en la personne du résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie venu de cette extrême droite patriote qui ne confondit jamais verre de rouge et vert de gris (c’est un mot, je vous l’accorde).

Aujourd’hui, les Nouvelles éditions latines estiment qu’elles écoulent chaque année entre 1000 et 1500 exemplaires du best seller de Hitler. Moins que dans les années 60 à 80 où l’ouvrage, alors étudié en faculté, était plus abondamment commandé par les librairies universitaires. 
 
Tout cela, et bien d’autre choses encore, Antoine Vitkine le raconte très bien dans son Mein kampf, histoire d’un livre. Mais il y a une seule chose qu’il n’arrive pas vraiment à expliquer. Et c’est précisément ce qui fait, encore et toujours, la force de cet étrange bouquin mal fichu : écrit il y a 85 ans pour des allemands qui venaient de subir l’humiliation de la défaite, pourquoi donc passionne-t-il encore les foules ?
Par olivier bailly - Publié dans : Livres, Histoire
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /Oct /2009 14:22
« Réductions pour les milliardaires et détenteurs de bouclier fiscal (sur justificatifs) ». Si vous êtes concerné par cet avertissement, n’assistez pas à Carla B., le dernier concert (depuis hier, 8 juillet, jusqu’au 31, dans le "off" du Festival d’Avignon) car cette satire vole aux riches pour donner aux pauvres.
 
900 spectacles sont programmés cette année dans le "off". C’est beaucoup. C’est trop. Aussi n’allez voir que celui-là. L’humoriste Lime, seul sur scène avec sa guitare, joue le rôle de sa vie (je parle de la vie de Carla B.).
 
L’épouse de Nicolas S., contrairement à ce que prétend la rumeur, se produit toujours en concert. La preuve. Mais ce soir sera le dernier. Car la situation est grave. Nico quitte le navire. C’est la fuite vers la rue de Varenne. Seule Carla assure encore. Mais pour combien de temps ?
 
Entourée de ses musiciens qui se prennent pour Godot, dans ce spectacle bouffon et dévastateur où, comme dans le carnaval, l’inversion est la règle, Carla B., ici déguisée en Lime, se jouera de vous. Pour nous. Et réciproquement.
 
Son auteur, Frédéric Pagès, journaliste au Canard enchaîné (où il tient le Journal de Carla B.), revient sur la genèse de cette pièce. En exclusivité mondiale.
 
Carla B., le dernier concert comporte déjà des phrases cultes : « S’ils n’ont pas de CDD, qu’ils écoutent mon CD ! », « Dans cocktail Molotov, il y a cocktail » ou « Je suis la voix de la France. La voix de la France qu’on n’entend pas ». Lime est Carla B.
 
Lime ? Un Bigard qui a bien tourné. Un autodidacte, aussi, qui a écrit plusieurs bouquins. Fin et cultivé. Pas le genre démago à nous offrir ses couilles sur un plateau. Dans cet exercice d’équilibriste, Lime assume ses fêlures, joue subtilement de sa féminité, l’exacerbe ou la dévoile pudiquement, c’est selon. Il faut ça pour se glisser dans la peau de Carla qui certes n’est pas une femme comme les autres. Existe-t-elle vraiment ? Lime en a extrait le suc. Il campe une égérie foldingue. Pour Frédéric Pagès, une des meilleures scènes du spectacle est celle où elle rebondit sur sa carrière en tombant amoureuse - au bon moment - du président : « On voit l’intérieur de Carla ».
 
Mais dans ce spectacle loufoque et étrange qui tient du cabaret transformiste autant que de la satire politique, Lime est l’un des Trois mousquetaires, qui comme chacun sait sont quatre. Il y a aussi Patrice Minet, l’un des fondateurs du Café de la gare, qui est le metteur en scène et Frédéric Pagès, l’auteur. Et le quatrième ?
 
Le quatrième, c’est Carla B. : suffisante, irritante, évanescente. Toute ressemblance avec qui vous savez n’est ni fortuite ni involontaire. Absente de la scène depuis son mariage avec Nicolas Sarkozy, elle y remonte exceptionnellement. Elle virevolte, elle minaude, elle insupporte. Elle fait des manières pendant que la France est à feu et à sang. Ses musiciens sont en retard ? Elle appelle Claude Guéant qu’elle tourmente. En attendant son groupe elle boit une Lagerfeld, « la seule bière qui ne fait pas roter ».
 

Et puis elle chante – mal – en s’accompagnant – mal – de sa guitare une chanson qui, c’est certain, deviendra un classique : L’ennuyeuse (sur l’air approximatif de Quelqu’un m’a dit). Il y a du Béranger dans cette caricature. Non pas François, mais Pierre-Jean de Béranger chansonnier du XIXème siècle qui détournaient les chansons à la mode pour se moquer des puissants, ce qui lui valut quelques déboires avec la justice. A la fin du spectacle, juste après de la conférence de presse de Carla (qui fait tout comme son mari), les spectateurs sont invités à chanter ce couplet, sur l’air de la Chanson des restos du coeurs interprétée par Coluche :

"aujourd’hui on n’a plus le droit
d’être riche on est montré du doigt
de Passy à Monte Carlo
On est parqués dans des ghettos
chassés des paradis fiscaux
persécutés par les impôts
les riches sont à bout de nerfs
Rendez-nous le secret bancaire !!"
 
« Carla est haïssable et désinvolte. Donc, finalement, pas entièrement haïssable. Elle a un côté extra-terrestre pour nous, simples humains. Pour elle rien n’est grave, pas même le pouvoir. Elle a une dureté aristocratique. Je pense que Carla est cruelle, impitoyable, mais elle est plus sage que Sarkozy. Lui c’est un nain. Elle possède une sorte de distance. Elle joue faux, elle joue mal de la guitare, mais ce n’est pas grave. Même quand elle se plante elle reste d’une race supérieure », estime Frédéric Pagès qui poursuit :« Beaucoup de gens pensent qu’elle est issue de noblesse italienne. Ce n’est pas le cas. Les Bruni sont considérés comme des nouveaux riches par la Maison de Savoie, de vrais nobles, eux. Malgré tout elle incarne la noblesse. Elle en a tous les signes : le château, la fortune, la grâce, le cosmopolitisme… ». 
 
Pauvre Carla. Elle est bien seule. Et bien moquée. Comme la reine "étrangère", naguère. L’histoire repasse-t-elle les plats ? « Sarko le pense. Il a plusieurs fois évoqué la cour de Louis XVI et de Marie-Antoinette. En Angleterre, lors de leur voyage officiel, en mars 2008, il avait déclaré « ça va se terminer comme Louis XVI, notre histoire ». Il a peur de mal finir. Carla, qui est étrangère, serait un peu Marie-Antoinette. Mais là on est à la limite du sérieux et du frivole », sourit Frédéric Pagès qui rappelle tout de même que "dès qu’un président de la république apparaît comme un monarque, il est mort. Regardez Giscard. Sarko sait bien que si on le prend pour Louis XVI et Marie Antoinette, il est foutu. »
 
Nicolas Sarkozy et Carla, cibles des satiristes. Qu’est-ce donc qui leur titille la plume, à ces oiseaux moqueurs dont les phénix se nomment Patrick Rambaud et Frédéric Pagès ? Le premier, avec ses Chroniques du règne de Nicolas 1er perpétue l’esprit d’André Ribaud qui avec La cour épinglait les travers (nombreux) de Charles de Gaulle et de son entourage. Ribaud officiait dans le Volatile. C’est ainsi que "le Général" nommait le Canard.

Si l’on ignore comment Nicolas Sarkozy appelle l’hebdomadaire le plus irrévérencieux de France, de Navarre et même de Saint-Jean-de-Latran, on sait que Le journal de Carla B. est lu à l’Elysée. Frédéric Pagès tient son journal depuis décembre 2007, mais, précise-t-il, "je ne la fréquente pas. Je vis avec depuis des années. Elle ne le sait pas. Attention, ce spectacle n’est pas une adaptation du journal de Carla B. Il faut dissocier les deux."
 
Pagès est entré au Canard il y a vingt ans, à la fin de la glorieuse époque où l’on dessinait des ronds sur la nappe avec les verres de beaujolais. Il en est devenu à son tour un pilier. On y boit beaucoup moins qu’au temps d’Audouard et de Moisan. Les temps changent, mais par l’irrévérence.

Journaliste et écrivain, Pagès a travaillé avec Basile de Koch à Jalons (sous la signature de Freddo Manon troppo) : "Basile voulait une aide-musicale dans Jalons. Nous avons alors monté un groupe, les Dead Pompidou’s, avec les pompidettes emmenées par Frigide Barjot".
 
Agrégé de philosophie c’est aussi un spécialiste de Jean-Baptise Botul, philosophe inconnu, mais néanmoins auteur de plusieurs livres qui ont marqué l’histoire : Landru, Précurseur du Féminisme, La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, Nietzsche ou le démon de midi ou encore l’indispensable Métaphysique du mou (tous parus aux éditions Mille et une nuits). Pagès est l’un des atomes du Noyau Dur Botulien, ou NoDuBo, dans lequel on trouve notamment Jean-Hugues Lime et Patrice Minet : "Minet, ça fait quinze ans que je le connais. Depuis les Papous dans la tête. Avant d’en être, j’adorais déjà ce rôle d’abruti permanent, lunaire ».

Tout le monde a compris que ce spectacle est une affaire de copains : « Depuis cet hiver où l’on travaille dessus, on se marre à trois", rigole Pagès qui retrace la genèse du projet : "Lime me dit : écris-moi un truc parce qu’il faut que je joue. Un truc pour moi tout seul. J’ai eu l’idée de Carla B. Et puis ça ne nous plaît pas. Ni à lui, ni à moi. On le met au tiroir. Ce n’est pas le premier à finir au cimetière des manuscrits… Et puis non, Lime dit : "on va appeler Minet". Celui-ci ne peut que constater : "c’est merdeux, mais il y a de quoi faire".

Patrice Minet dans l’An 01, de Jacques Doillon (1973). Il est derrière Coluche. C’est lui qui téléphone, vers la 40ème seconde

Minet m’a fait mon éducation théâtrale, il avait là-dessus le point de vue extérieur. Et puis ça s’est monté. Il a fait le travail de mise en scène. Pour Lime c’est un défi. Parce qu’il ne faut pas qu’il sorte du personnage alors qu’il ne fait que du one man show, du café théâtre."
 
N’allez donc pas voir Carla B., le dernier concert parce que c’est le meilleur spectacle du festival, mais parce que c’est un joyeux foutoir, un bordel impertinent, une blague irrévérencieuse et drôle. Parce que c’est bien vu.
 
Parce que ça ne vous prend pas pour des cons !
 
 
Par olivier bailly - Publié dans : Théâtre
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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 23:39

 

Sa majesté des mouches, chef d’œuvre cinématographique sans concession du metteur en scène Peter Brook, ressort en dvd dans une version magnifiquement restaurée par la maison Carlotta.

Il est ici complété d’un long et passionnant bonus dans lequel Peter Brook revient sur la genèse de ce film.


L’île. Lîle déserte, l’île de la tentation, l’île du docteur Moreau…L’île est un immense réservoir à histoires. Swift, Defoe, Jules Verne, Simenon, Simon Leys y ont puisé les intrigues de certaines de leurs œuvres et tant d’autres auteurs ont eu recours à ce qui s’apparente à une métaphore. Métaphore de l’enfermement, l’île est le lieu de l’origine et celui de la fin, tout comme le corps d’ailleurs. Nul homme n’est une île, certes, mais chaque homme peut constater que son corps est une limite. L’île réagit comme un organisme vivant avec ses anticorps chargés de la défendre. Sur l’île se jouent des combats essentiels : la survie du corps voire la survie du corps social.

En 1954 William Golding (prix Nobel de littérature en 1983), campe son premier roman, Sa majesté des mouches, dans une île. C’est un livre rude, sans concession et surtout sans espoir, un anti Robinson Crusoe dans lequel les héros ne maintiennent pas la civilisation, mais l’oublient pour instaurer la barbarie. Il est vrai que Robinson Crusoe a été écrit pendant le siècle des lumières. Sa majesté des mouches est quant à elle une œuvre de l’après barbarie nazie, William Golding ayant vécu en soldat la deuxième guerre mondiale (il a participé notamment au débarquement sur les côtes normandes). La noirceur de Sa majesté des mouches est telle que de nombreux éditeurs n’osèrent pas le publier.

Peter Brook qui découvrit ce livre sur les conseils d’un ami fut immédiatement happé par cette histoire qu’il décida de porter à l’écran.

Peut-être la métaphore de l’île où se déroule l’histoire, l’île sauvage, se rapproche-t-elle aussi du concept d’espace vide formulé par Peter Brook lui-même : « L’espace vide c’est tout simplement l’absence de décor. Pour Peter Brook, quand l’esprit du spectateur voit un décor meublé, son imagination est entravée par l’espace scénique. Pour Brook, l’espace vide ne veut pas dire qu’il n’y a rien sur scène, mais qu’il n’y ait rien qui encombre l’esprit du spectateur. L’espace vide est créé par le metteur en scène pour laisser libre cours à l’imagination du public » (wikipedia).

Dans Sa majesté des mouches l’espace représenté par l’île se confond littéralement avec la mer et fini par disparaître. De ce fait seul le jeu des protagonistes retient l’attention des spectateurs.

Après des vicissitudes dues à des conflits avec la production (il a fallu deux ans pour trouver l’argent nécessaire au tournage), Brook arrive finalement à monter son projet et à filmer Sa majesté des mouches sur une île caribéenne avec des petits anglais, pendant les vacances scolaires. C’est probablement l’un des tournages les moins chers de l’histoire du cinéma. « Si on veut rester libre en tant que réalisateur, explique Peter Brook dans le bonus, il faut faire le film le moins cher possible. Ca a été le secret de la nouvelle vague en France ».

L’action de Sa majesté des mouches est sensée se dérouler au large de l’Australie. L’histoire tient en quelques mots : Un avion qui transporte des jeunes collégiens, probablement issus de la haute société anglaise, afin des les soustraire aux dangers de la guerre en Europe, s’écrase sur une île déserte. Aucun adulte ne réchappe à cet accident.

Ce prologue ingénieusement raconté en images fixes constitue le générique du film lequel se concentre sur le sujet principal : comment les enfants vont-ils s’organiser désormais ?

D’emblée les spectateurs découvrent les principaux protagonistes : Ralph, qui trouve une conque sur la plage, et son compère Piggy. Ralph a l’idée de souffler dans la conque histoire de rameuter d’éventuels survivants. Un autre groupe apparaît plus tard dans lequel les garçons sont encore vêtus de leurs uniformes et chantent un cantique. Un adolescent, Jack, est à leur tête. Les enfants se rassemblent afin d’élire un chef : Ralph ou Jack ? La conque ou le cantique ? La nature ou la culture ?

Je ne dévoilerai pas la suite, assez bien analysée ici, mais disons que dès le départ Peter Brook brouille les pistes en manipulant ces deux symboles : la conque et le cantique. A partir de là, deux clans se formeront, antagonistes. L’un d’entre eux se choisira un totem : une tête de cochon sauvage, plantée sur un pieu, sur laquelle les mouches s’agglutinent.

Bien que les personnages soient tous des enfants, il faut rappeler que Sa majesté des mouches n’est pas un film pour les enfants, encore moins un film sur les enfants. C’est un film sur l’humanité. « C’est un sujet qui est tout à la fois un mythe, c’est-à-dire qu’il dépasse toute la lourdeur et les limites du naturalisme, mais qui reste très proche de la vie réelle…Le propos de Golding, explique encore Peter Brook dans le bonus qui accompagne ce film remarquable réédité aujourd’hui par Carlotta films, était que la nature profonde de l’homme peut facilement sombrer dans la sauvagerie pure.

L’animal en nous peut se révéler et même nous dominer complètement et prendre le dessus sur les structures qu’on a construites grâce à notre culture et qui nous permettent de garder le contrôle ».
Par olivier bailly - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 22:27
Par olivier bailly - Publié dans : Cinéma, Paris
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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 22:21
La Galerie de l’Instant, dans le 3ème arrondissement de Paris, expose sous le titre Rocks off les images de Dominique Tarlé.
 
A la charnière des années 60 et 70 ce photographe français explora avec son appareil l’essentiel de la scène rock de l’époque, de Jimi Hendrix à Led Zeppelin en passant par les Stones.
 
En 1971, invité par ces derniers à suivre l’enregistrement d’Exile on main street, leur miraculeux double album, Tarlé en tira des clichés qui participent de l’histoire du rock.

 Un choix est exposé pour la première fois en France.


Chaque amateur des Stones le sait : Rocks off est le morceau d’ouverture d’Exile on Main street (1972). Jagger et Richards, assistés de leurs acolytes enregistrent-là leur stone angulaire ainsi qu’un magnifique hommage à la musique populaire américaine.
 
Exile on main street est un sommet dont l’ascension commence avec Beggars banquet , disque sorti en 1968 (un an avant la mort de Brian Jones), et se termine en 1974 avec It’s only rock n’roll et le départ de Mick Taylor. Sur cette période fastueuse les amateurs divergent, la faisant commencer auparavant, mais ils s’accordent généralement sur le fait que le remplacement par Ron Wood de l’ancien guitariste des Bluesbrakers plonge les Stones dans une ère calamiteuse à partir de laquelle ils ne seront plus que l’ombre d’eux-mêmes.

Mais Rocks off c’est aussi le titre de la discrète exposition consacrée au photographe Dominique Tarlé. Et s’il y eut un âge d’or des Stones, Tarlé en fut le spectateur privilégié. « Les Rolling Stones ont écrit la bande-son de mon existence », a-t-il confié au journal Libération.

Nichée dans un coin paisible du vieux Paris, la façade rouge de la Galerie de l’Instant inspire la même sorte de nostalgie que ces confiseries à l’ancienne où les papiers enrobant les friandises cachaient un pétard, une blague ou de belles images telles que celles que réalisa Dominique Tarlé, notamment.

J’ai employé le mot de nostalgie pour décrire la façade de ce lieu ouvert il y a quatre ans et qui défend les œuvres de Bert Stern, Patrick Demarchelier, Giancarlo Botti ou Tony Frank, entre autres. Mais il n’y a aucune nostalgie dans les quelques tirages accrochés à ses cimaises, posées à même le sol ou sur des meubles. Comme à la maison. Juste l’émotion d’être traversé par les mêmes ondes que celles qui nous parcourent à la pénultième - car ce n’est jamais la dernière…- écoute de Little wing (1967) de Baba O’Riley (1971) ou de Black dog (1971) - "Hey, hey, mama, said the way you move, Gonna make you sweat, gonna make you groove...".

Les images magnifiquement tirées et contrastées de Dominique Tarlé ne sont pas un viatique pour voyager dans le temps. Ce sont des bouts d’intemporalité dans lesquels il suffit de se laisser aspirer. On les regarde et l’on sent le souffle organique d’une puissante musique païenne à côté de laquelle les cantiques, toutes obédiences confondues, ne peuvent se mesurer.

La galerie de l’Instant qui porte donc bien son nom expose un choix d’instantanés de ce photographe qui sait capter le moment propice où le geste non prémédité, embringué dans un processus créateur qui nous échappe, devient pure forme.

D’où faut-il donc regarder pour voir cet incroyable totem composé par un John Entwistle, Roger Daltrey et Pete Townshend, figés de haut en bas lors de leur fameux concert de 1972 à la fête de l’Humanité ?
 
Comment savoir, si ce n’est par instinct, que c’est là maintenant qu’il faut saisir la guitare enflammée de lumière de Jimmy Page, que le véritable Jimi Hendrix est là, concentré et disponible, pendant ses balances au Royal Albert Hall de Londres, le 18 février 1969 ? Et je ne parle pas de John Lennon, de Marianne Faithfull, d’Eric Clapton, des Pretty Things et autres Kinks que Tarlé connaît tous par cœur depuis qu’il a pris sa première photo - les Beatles en concert à l’Olympia -, en 1964. Il a 16 ans.
 
Et puis, « en 1968, à Londres, j’ai eu un coup de bol incroyable, raconte-t-il à Raphaël Beaugrand, du Point. Alors que je n’avais pas d’accréditation pour photographier l’émission des Rolling Stones Rock’n roll circus , je me suis pointé devant le chapiteau planté au milieu d’un terrain abandonné de la banlieue londonienne. À l’entrée, un type m’a pris par le bras pour m’emmener à l’intérieur. C’était John Lennon ».

Dominique Tarlé ne se contente pas d’attendre que les grands fauves aillent boire pour les shooter et cette exposition ne s’appelle pas Rocks Off pour rien. Avec Sticky Fingers qui paraît en avril 1971, les Stones viennent d’escalader d’un cran l’échelle de la gloire. Il ne leur reste qu’une marche pour atteindre le sommet. Ils peaufinent et enregistrent Exile on main street chez Keith Richards, à Villefranche-sur-Mer.
 
La villa Nellcôte - avec vue sur la Méditerranée - sera le lieu de cet exil particulier - essentiellement fiscal pour les Stones. Le photographe à force de leur tourner autour, sur scène et backstage, sur les plateaux de télévision, est devenu un complice. Ils apprécient son travail et l’invitent à partager leur quotidien. Ils lui demandent de les suivre pendant les six mois que durera l’enregistrement du double album, ce qui arrange bien le jeune Dominique qui, persona non grata à Londres, est invité par les services d’immigration à quitter le pays.
 
C’est là, sous les yeux et l’appareil du photographe qui se fond dans le décor, qu’ils répètent. Tarlé n’en perd pas une miette. Il est tout simplement invisible. Ces images le prouvent. Il s’agit ni plus ni moins d’un dialogue de haute volée entre artistes. Générosité des modèles qui se dévoilent sans réserve et respect du côté du photographe qui, sachant garder la bonne distance, ne traque pas le détail qui choque, mais est en quête de justesse. Certaines de ces images ont fait le tour du monde et des magazines. Elles avaient déjà été publiées dans « Exile », un livre aujourd’hui introuvable dans lequel Keith Richards, le guitariste des Stones à ce commentaire : « Dominique avait le don de se transformer en table basse. On oubliait totalement qu’il était là. Je n’ai jamais réalisé qu’il travaillait autant ».
 
 
Pour la première fois, une petite partie de ces images sont accrochées en France. Jusqu’au 31 octobre. Entrée libre. Pour les malchanceux qui ne peuvent se rendre à Paris elles sont visibles, en moindre qualité, sur le site de la galerie.

Crédit photo : Dominique Tarlé-Galerie de l’Instant
Par olivier bailly - Publié dans : Photographie
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